Elles me touchèrent l’organe génitif.

On se moque souvent de la valeur du génitif. Le génitif est spolié, réduit à l’état de fioritures évocatrices d’un contexte sémantique. Rien de plus.
Le génitif complète le nom, le soutient, veut ne faire qu’un avec lui. Un verre d’eau n’est pas le verre vide, et c’est faire preuve d’un pessimisme formidable que d’omettre le partitif. Le palais des Papes, c’est le palais des papes, et sans le génitif, qui eut pu savoir qu’on parlât du festival d’Avignon ?

Taire le génitif, et c’est l’omerta du sens, c’est le murmure des initiés.

On était au Palais hier, et vraiment, ce petit spectacle de Brook, j’en fus émerveillé.

Allons. Un peu de tenue. Avignon est inaccessible aux pauvres. Et Brook ne passe pas au palais, cette année, je crois.

Par contre, il y a du théâtre de rue à Nevers. Ah, le beau génitif ! Théâtre et rue mis en correspondance par cette sensuelle fonction grammaticale. Le théâtre et ses planches devient adhésif – et adessif, c’est entendu – de la rue et ses trottoirs. Qu’on foule les trottoirs et qu’on nous fasse du théâtre, c’est tentant. Mais qu’on ne se méprenne, c’est participer au viol collectif du génitifs que de voir le théâtre qu’on nous fait dans ces rues.
On place des chaises, un semblant de scène, et sur les planches adhésives se collent de petits théâtreux comme autant de mouches qui se prennent dans le papier tue-~.

Parfois, non.

Ce sont cinq putes, les petites dames de la rue aux Ouches, une rue de la ville des ducs. Elles avancent, en file qu’on dirait indienne, mais difficile d’employer l’épithète devant pareille apparition onirique. Elles tiennent un parapluie ouvert et couvert d’un long voile noir, qui descend juste en-dessous des genoux. Ce genou, ce mollet, et ces talons font qu’on dirait des femmes, identiques. Elles se postent aux quatre coins de la rue. Les quelques badauds qui s’étaient égarés, peut-être attirés par le rendez-vous donné dans le programme des Zaccros d’ma rue.

Nous sommes là.

Que faire. Attendre. Comme elles, le spectateur fait le trottoir. Le théâtre de rue. Il faut prendre le courage, à deux mains lever le voile pour se glisser avec elles dans la pénombre de leur antre. De cette même peur qui anime le jeune homme désirant perdre son pucelage avec ces dames en talon, le spectateur doit vaincre son statut d’anonyme et rencontrer l’artiste. La prostituée. Je ne sais plus. Elle-même, semblable à ses acolytes, nous expose son visage, ses rides, son haleine. Nos anonymats communiquent.

J’y vais. Je soulève la robe du parapluie. Je sens le tissu se refermer sur mes hanches. Un regard. Loin. Proche. Elle sourit. Je la fixe, ne la perdrai des yeux qu’à l’heure de ma fuite. Elle me parle. D’ami. De Souris. Qui rime avec ami. De ses seins que je touche, de son petit cri, pour la forme, parce qu’un femme doit être une citadelle, au moins quelques instants. Je pleure un peu. Je lui souris. Elle l’avait dit. Nous montons les escaliers. Elle dézippe, je dézippe, nous sortons nos agendas de souvenirs, nous les chiffonnons à la chaleur de nos passions, de notre étreinte éternellement fugace. Je la quitte, parce qu’elle ne dit plus rien. Seulement, je la laisse à d’autres.

J. et V. sont là. Ils ont eu la leur. On se les échange. On en parle entre deux passes. Nous perdons la crainte des premiers ébats, nous enchaînons les visites, parfois, avec la même. C’est bon.

Et disparaissent les femmes avec les premières lueurs. Théâtre de rue.

Rue des dames
Un spectacle créé par la Compagnie LA PASSANTE, à Toulouse.

Chez les autres :
[coccinelle]

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