99 F, Begbeider et Guy Mocquet

A Combs La Ville,
Le Samedi 3 Novembre.

Cher PM,

Je n’aime pas le cinéma français quand il prend la forme d’un 99 F.

Pourtant j’ai ri. Beaucoup ri. La médiocrité du jeu de Jean Dujardin n’enlevant rien aux quelques vannes gracieusement (grassement ?) disséminées dans le film. On retrouve cet humour corporatiste qui avait fait la grandeur de ce que les audacieux appelaient alors « L’esprit Canal » (avant que ces mêmes audacieux n’accèdassent à la vérité qui dit que CANAL+ est notamment une boîte privée dont les dirigeants doivent répondre devant un conseil d’administration). Seulement, Beigbeder n’est pas les nuls. Juste un monogame compulsif : il s’aime lui et veut le montrer en se montrant.
La réalisation, directement inspirée des spots publicitaires autour desquels est construit le film, pique les yeux. Une autre source d’inspiration est les films des années 80/90, je pense à Naqoyqatsi pour les scènes rapides et Trainspotting ou Las Vegas Parano pour les scènes de junkies. Copier n’est pas tromper, tout le monde le fait, non ?

Non, ce qui me gêne dans ce film, c’est qu’une catégorie forcément nombreuse de Français puisse en sortir avec le torse dressé et le ventre serré, et chansonner : »La pub, c’est de la merde, et que c’est flippant, mais moi, je suis pas un chien de capitaliste ! », sans doute mu du même sentiment dont rayonnent quelques lâches qui laissent des pièces jaunes dans les mains qu’on leur tend dans le métro. Le sentiment de ne pas en être, de s’élever, d’être un apôtre de la sagesse. Et des lieux communs hélas. En ce sens, la fin du film est exaspérante : d’une critique grossière mais au second degré divertissant, la sauce qu’on nous sert prend vite l’aspect d’une mayonnaise McDo goût Grillé. Le film conclut par une complainte néomoraliste selon laquelle 10 pour cent de l’argent consacrée à la pub dans le monde (500 millions d’euros) réduirait de moitié la pauvreté. Mais si l’argent était la solution à la pauvreté, mon cher Jan Kounen, les dons fournis par exemple lors de la catastrophe du tsunami (300 millions d’euros récoltés) l’auraient résolue à 40 % (à quelques noirs près). Remarque, le garçon n’est pas bête, et qui sait lire les statistiques (tu es de ces gens qui aiment les chiffres) peut y déceler un doute de leur créateur en la vérité proférée : pourquoi dire dix pour cent sauverait la moitié, et non vingt la totalité ?
Ce peut cacher un problème un plus complexe, et qui dépasse de loin l’un et l’autre des deux cons pères du film. Le message en blanc et qui défile sur le fond noir est l’expression des nouveaux lieux communs, de la nouvelle sagesse collective que tout un chacun se doit d’apprendre et répéter pour ne pas oublier. Le réalisateur ne se trompe pas : en empruntant la réthorique des associations de prévention (sida Mettez des capotes où vous mourrez malades ; sécurité routière Mettez la ceinture où vous mourrez écrasés ; alcoolisme Mettez vous une murge mais laissez votre meilleur pote planter la caisse à votre place) et autres ONG (Action contre la fin du monde etc), il participe à une pratique d’infantilisation propre à la communication qu’il eût été intelligent de dénoncer.

C’est dommage.

Bref, pour 8 euros, j’allais le lendemain voir l’exposition Giacometti à Beaubourg. Et c’était vachement bien.

Ah oui ! Guy Mocquet ! Je pensais que faire un bon film à partir de l’idée de Frédéric Beigbeder eût été une lettre de Guy Mocquet alternative. Plutôt que de justifier grâce au mal-souvenir (aussi évident qu’il puisse apparaitre à ce bête président) d’un évènement de non-résistance le symbole d’une nécessité de rigueur en l’éducation nationale, pourquoi ne pas indiquer un jour de réflexion sur les objets graphiques et la propagande télévisée, et ce dès le collège ? Ces jeunes-là, qui pour la plupart n’iront pas en première L ou terminale S, n’auront eu aucune formation critique à ce sujet. C’est regrettable. Alors, oui, si ce film peut par hasard se faire questionner un ou deux de mes gamins au sujet de ce qu’on leur balance entre deux épisodes de la Star’ Ac, qu’on n’en parle plus et qu’on y coure tous !

Parapluie

PS : Une chose formidable dans le film est la critique, hélas uniquement dirigée vers le PDG de Danone (et non vers les « créatifs » qui passent pour des victimes du système, pauvres petites putes parisiennes), du casting à tendance blanchissante qui est utilisé dans les pubs pour les yaourts (Une fille châtain clair blanche à forte poitrine plutôt qu’un homme brun vieux et moche (excepté Richard Berry, ça vous étonne ?)). Ce me rappelle cette vidéo que je t’invite à visionner dans laquelle Bataille et Fontaine décrivent la fameuse ménagère qui fait son repassage pendant que le mari se tripote devant la télé avec une bière dans chaque main :

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2 réflexions sur “99 F, Begbeider et Guy Mocquet

  1. Herbacha says:

    Totalement d’accord avec toi, ça donne l’illusion aux gens qu’ils comprennent mieux le système et qu’ils peuvent agir sans être un mouton de la société, mais ils iront quand même acheter le DVD de 99F et les produits dérivés.

    Un film peut donner des idées, mais il ne peut pas donner une conscience, malheureusement.
    Ah et oui, moi aussi j’ai trouvé la fin trop moralistique. À trop en faire, on est plus crédible, ça faisait plus «réflexe de Miss France», façon «je pense que la guerre c’est mal».

    Intéressante la vidéo. Ca ne m’a pas surpris mais c’est intéressant.

  2. 'thia. says:

    Ce que je voulais dire dans la voiture en sortant du ciné, et que je me suis tu quand tu m’a demandé de dire ce que je voulais dire, c’est que certaines scénes m’ont fait penser à las vegas parano.
    Voilà tout.

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