Cher Hubert,
Je me décide enfin à vous écrire pour vous parler de ce livre que je lisais alors que nous faisions connaissance. Depuis, nous voici perdus de vue, mais l’envie de vous parler de l’absurde, puisque c’est le thème de l’essai (d’ailleurs sous-titré Essai sur l’absurde) ne s’est pas atténuée.
Ce livre fut le dernier de mon “Cycle Camus” du début d’année, après l’Etranger et La Peste. J’avais été déçu par La Peste, dont les choix narratifs, volontairement lents, brulants, pesants, m’avaient parfois endormis à la manière d’un Oranais sur une terrasse ensoleillée. C’était sans compter sur le réveil brutal que me procurerait ce Mythe de Sisyphe; attiré par le titre, bien sûr, car impossible de me souvenir de la trame de ce mythe grec. Et puis, ce truc parlait d’absurde, épithète qu’on m’avait accolé lorsqu’on ne me comprenait pas.
Le début du livre, qui fait office de quatrième de couverture, me convint à l’achat définitivement
Il n’y a qu’un seul problème philosophique vraiment sérieux : c’est le suicide.
Dans cet essai, A. Camus dissèque les tenants qui font des hommes des gens vivants et non suicidaires, malgré leur conscience de la mort. Vous le savez, je n’ai pas une formation littéraire, et vous pardonnerez, j’en suis sûr, ces analyses et remarques bancales. Je crois cela importe peu, finalement. Il y a des passages entiers que je n’ai pas saisi,par manque pur et simple de culture littéraire, entre autres philosophique. Mais j’ai la prétention, et ce quels qu’en soient vos commentaires, de penser que j’ai saisi quelques ficelles du raisonnement. Il est tellement d’autres passages qui me firent vibrer…
Le préservatif d’usage quand un “scientifique” parle de littérature étant déroulé, je puis m’évader et vous conter le plaisir insolent que j’ai pris à analyser, avec Camus, ce qui occupe mes journées d’attente exaltée de la mort. Ce que j’appelle “Tordre la réalité” par provocation, c’est l’Absurde. Observer la vie qui s’agite, ces gens qui achètent, d’autres qui vendent, certains qui s’embrassent quand d’autres tapent des SMS, voici le plaisir conscient, qui s’avère être le thème de l’essai, auquel je m’attèle assez régulièrement depuis quelques années.
Pourquoi donc, à vrai dire, se procurer le dernier modèle de téléphone portable, regarder la nouvelle star ou mettre de l’antiride puisque l’on sait pertinemment que l’on va mourir ?
Nous prenons l’habitude de vivre avant d’acquérir celle de penser. Dans cette course qui nous précipite tous les jours un peu plus vers la mort, le corps garde cette avance irréparable.
Camus développe cette idée que l’homme absurde est l’être heureux, par essence, car connaissant la conclusion de son être, il peut se rapprocher de cette voie magnifique du bonheur, pour peut-être, à la dernière seconde, le toucher du doigt. Cette idée, athée, exclut toute question de salut. L’homme non absurde, c’est celui qui croit, triste pleutre qui dirige sa vie dans le sens de la négation de la mort, de son dépassement :
Etre privé d’espoir, ce n’est pas désespérer. Les flammes de la terre valent bien les parfums célestes. (…) Si le mot sage s’applique à l’homme qui vit de ce qu’il a, sans spéculer sur ce qu’il n’a pas, alors ceux-là sont des sages. (…) Ce monde absurde et sans dieu se peuple alors d’hommes qui pensent clair et n’espèrent plus.
Lire ce livre m’a rassuré. Réconforté aussi, et sans autre préfixe conforté. Car si je ne possèderais jamais le talent pour la forme, je crois qu’à ces questions j’avais trouvé des réponses similaires à celles qu’apporte, en substance, A. Camus. Je pense ici à mon ami mort, qui citait un indien en disant :
C’est un beau jour pour mourir.
tout en se levant le matin. Mon ami était l’être absurde par excellence, finalement. J’en prends conscience à l’instant.
Vu que je viens de vous chuchoter, essouflé, quelques histoires de philosophie (d’une assez vilaine manière, je vous l’accorde), laissez-moi vous parler des sciences dont la question et le rapport à l’absurde, dans Le Mythe de Sisyphe, est abordé. Je ne développerai pas les idées, je n’en ai pas les capacités, seul reproduirai-je un exemple. L’écriture est si agréable que je vous laisserai sur ces mots qui ne sont miens. Remémorez-vous cette nuit où vous expliquiez que Poésie, Littérature et Philosophie étaient pour vous sainte trinité, rien ne les subjuguait. Je vous interpelai sur la Physique et les Mathématiques. Vous rétorquiez que ces sciences étaient pour vous comme le plancher, vous vous en serviez pour marcher et avancer, rien de plus. Les Maths vous servaient à compter votre monnaie, sans plus. Camus précise, dans votre sens :
Vous me le (ndb : le Monde) décrivez et vous m’apprenez à le classer. Vous énumérez ses lois et dans ma soif de savoir je consens qu’elles sont vraies. Vous démontez son mécanisme et mon espoir s’accroît. Au terme dernier, vous m’apprenez que que cet univers prestigieux et bariolé se réduit à l’atome et que l’atome lui même se réduit à l’électron. Tout ceci est bon et j’attends que vous continuiez. Mais vous me parlez d’un invisible système planétaire où des électrons gravitent autour d’un noyau. Vous m’expliquez ce monde avec une image. Je reconnais alors que vous en êtes venus à la poésie : je ne connaîtrai jamais. Ai-je le temps de m’en indigner ? Vous avez déjà changé de théorie. Ainsi cette sciences qui devait tout m’apprendre finit dans l’hypothèse, cette lucidité sombre dans la métaphore, cette incertitude se résout en oeuvre d’art. Qu’avais-je besoin de tant d’efforts ?
Je lisais ceci peu de temps après le débat nocturne. Coïncidence.
C’est une joie inaltérable que de découvrir le don qu’ont certains ouvrages prestigieux à rescusciter quelque sage prestigieux, parti sans moi. Les livres, traits immobiles, en l’état gèrent.
Parapluie
PS : J’allais oublier. Le mythe de Sisyphe. Les dieux avaient condamné Sisyphe à rouler sans cesse un rocher jusqu’au sommet d’une montagne d’où la pierre retombait par son propre poids. Travail inutile et sans espoir. Imaginer un Sisyphe heureux, c’est la perspective que propose A. Camus pour changer ce personnage en héros de l’absurde.
Droit dans le mur, les yeux ouverts.
Le sourire aux lèvres.