Parapluie

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In Uncategorized on décembre 16, 2008 at 3:14

Je me souviens bien de mon enfance.

Et puis je suis devenu enfant, plus tard. Vers 20 ans, j’étais enfant, je jouais à l’enfant, ce qui ne m’empêchait pas de rire comme tel. On montait dans les mauvais bus, et s’y endormir, te souviens-tu, de nos courses, à travers champs et béton, armé jusqu’aux dents des illusions.

Ce soir j’ai mal, car je ne joue plus à l’enfant. Je ne vois plus des fées d’enfants, je ne me réveille plus les matins ensoleillés. Peut-être est- ce l’hiver ? Raison de plus pour s’envoyer en l’air. Je pensais aux promenades dans les sous-bois. Je pensais au poussin géant, médiocre résidu d’une imagination altérée par l’âge et l’adolescence, mais qui nous avait amusé. Quelques jours, ou secondes.

Je pense que je suis en régression. J’avais 20 ans, et j’étais enfant, j’en ai 25, je deviens bébé. Une bulle de chewing gum, de bonbon, avec des entrées, des sorties, un algorithme de conservation de la masse, un autre de l’intelligence, un peu, du sommeil, du sperme, et puis une dépendance à la cigarette, qui m’assure celle au second principe de la thermodynamique. Assujetti à la vie, à l’accroissement de la richesse et à ma bite.

Souvent je réservais cette histoire aux amis. Les quelques-uns, sur les doigts d’une main. Un seul, un jour, m’a dit, je ne pourrais pas comprendre, mais je peux comprendre ta souffrance.

Je fais souvent semblant d’avoir mal. Pas consciemment. La mascarade se révèle en moi quand on m’entoure, quand on me réconforte. Je me dis que je suis un bel enculé.

Je crois que j’ai eu mal, ce jour-là. Oh, c’est bête, mais il n’y eut personne pour le voir. Première douleur volontaire, le jeûn, le poing dans la porte de l’armoire. J’allais écrire mur, mais non, tout raconter, ne rien cacher. Ca n’a plus d’importance. Tout cela ira au vide-ordure avec le reste.

Yanko, le mot est dit. J’en avais 20, lui 17, et déjà je me questionnais sur la pédophilie. Ou presque. Deux ans ans plus tard, il mourrait, un ami à lui me l’annonçait un mois après. C’était, c’est lui qui l’a dit, une volonté. J’aime pas la mort, j’aime pas les dernières volontés, c’est pour les zêlés. Et je sais que ce garçon, que j’ai nommé par un Y, n’est pas du genre dernière volonté. Tout au plus quelques murmures, chuchotements, pour une dernière cigarette. Un dernier joint. Faut pas déconner. Non ces dernières volontés, ça doit être une histoire, the show must go on. Qu’il ait laissé ses identifiants yahoo, qu’on eût pu me retrouver au hasard de pérégrinations dans les archives. Je le conçois. Mais pas de dernières volontés. Le spectacle, je préfère quand c’est moi qui en suis le responsable. Ce doit être une histoire honteuse de vanité, de la part de l’ami qui m’annonça la nouvelle.

Je ne me rappelle plus du nom de la jument. J’ai envie de pleurer. Il me disait la monter nu. Que c’était la sienne. En fait, non, c’était celle à l’autre qui dit sa mort. Tout cela était mensonge. N’empêche, j’ai oublié son nom. Je me dis que la jument, que l’on m’ait dit qu’elle était fausse, ça ne change rien. Tout a été faux, je ne saurais jamais si j’ai bien fait de pleurer, voire de consacrer le reste de ma vie au souvenir d’un garçon que je ne connais pas. Avec qui je n’aurais pas de souvenir. Je vais en inventer quelques-uns, je me disais, et plus tard, j’aurais oublié qu’ils sont inventés. Et je serais heureux parce que j’aurais le droit d’être triste.

Quand on commence à écrire sur les choses de la tristesse, de la perte, de la mort, de ces trucs qui font chialer dans les chaumières, je me dis qu’il est difficile d’éviter le pathétique. J’aime le pathos, par nature, les morts des animaux au cinéma m’ont toujours fait pleurer. Un jour j’ai même pleuré devant la – soit-disant – mort d’un robot. C’était les téléfilms débiles de la une, avec Anne et Foucault. Il y en avait un qui parlait d’une petite fille dont la mère mourrait. Elle la retrouvait sous la forme d’un mannequin de plastique, dans un centre commercial. Le mannequin s’éveillait. Et ça pleurait sous ma chaumière.

Pleurer, je l’ai fait pour de vrai deux fois. Il m’arrivera de pleurer, dans le futur, à cause de la mort. Pour le moment deux fois. La première était pour madame Roux, qui s’occupait de l’atelier dessin, le mercredi après-midi, à Saint L. des V. Je me souviens très bien son odeur, ses cheveux. Il fallait dessiner un chateau, j’avait dessiné un chateau fort en deux dimensions, vue du dessus. J’avais produit la représentation du chateau fort de façon très efficace, en quelques secondes. Madame Roux, bienveillante, tourna la feuille et esquissa en des traits plus fins une façade classique, avec des tours rondes. Je n’avais pas compris la nécessité du beau en dessin. La bienveillance de Mme Roux ne l’empêcha pas de mourir d’un cancer l’année suivante. Ma mère me dit “Tu sais, madame Roux, et bien, elle est morte”. Moi, je devais jouer à la console. Je ne sais plus. J’ai rien dit. Je m’en foutais. Je me souvenais d’elle avec un bonnet comme les juifs, mais qui descend sur les oreilles. Et j’avais déjà fait le lien entre le cancer et ce truc. Deux jours après, ou bien était-ce plus tard, quelques années. Je m’asseyais sur le lit, et pleurai. Je ne la reverrai plus jamais. On peut découvrir le beau dans l’art avant les larmes dans la mort. Je l’ai fait.

Cancers.

In Darianism on septembre 27, 2008 at 9:01

L’envie irrépressible d’être désagréable, et souriant.

- Tu sais la cousine, celle qui a écrit un livre.

Elle sort le livre en question. Je le saisis, papier qui en tombe, elle s’ explique :

- J’avais commencé de le lire. J’en étais là. Eh ben, elle est morte ! D’un cancer du poumon.

Je feuillette le livre. Je dis :

- C’est pas très bien écrit.

Annie Cordy à la télé, je déguerpis.

Tonton est au fond.

In Uncategorized on septembre 9, 2008 at 7:27

Tonton Pierrot est au fond du trou. Le premier oncle à m’avoir offert deux livres “d’un coup”, deux Walt Disney, ce devait être Le roi et le pauvre et Rox et Roucky. L’avoir lu avec ma cousine Claude, au coin du feu, j’ai souvenance. Un grand poelle, noir, qu’il fallait éviter de toucher tellement c’était chaud.

Je me souviens du sapin immense qui touchait le plafond de la maison de leur domaine. Je me souviens des moutons noirs qui arrivaient quand il les appelaient. Je me souviens de la vieille 4L – est-ce que cela s’écrit de cette façon ? – qu’on avait investie avec ma sœur, et moi qui démontais les petites ampoules (déjà) et qui passais les vitesses.

Il m’avait dit qu’il préférait qu’on lui dise “Bonjour tonton”, plutôt qu’un simple “Bonjour”, impersonnel. Je m’en souviens très bien, parce que j’avais rougi. Ce genre de ravissement verbal n’est pas mon genre, mais depuis ce jour, j’avais toujours accompagné mon salut d’un clin d’oeil patronymique.

Tonton est au fond. Première fois que je suis sur le parvis. Les muscles des joues se contractent à cause du soleil. Pas de soleil. Le cercueil est dans un boîtier climatisé. Un frigo. Naître à 37 et crever à 0 degré Celsius. L’ironie de bas étage. Le cercueil est à roulettes. Le cerceuil fait face à Jésus, légèrement incliné, Jésus, dans sa gangue de rouille séculaire. La famille a des places réservées. Quel privilège, on dirait Cannes, mais sans les flashs. Le curé parle, curé qui les baptisa, les communia, les maria. Qui aurait parié qu’il enterrerait le premier ? Les chant sont beaux. Je n’ai pas les réflexes des catholiques, je ne dis pas “Amen” quand il faut, ou “Avec votre esprit”.

Le parvis. De nouveau. Petits pavés collés. Je regarde mes pieds.

Marche derrière le break Mercedes. Arrêt. On place le cercueil juste au-dessus du trou.

Tata Jeannine s’agite. On a creusé au mauvais endroit. Il faudra faire semblant de l’enterrer, et l’exhumer demain. S’il ne pleut pas, dit le croque-mort.

Toute la famille, les amis, et le reste jouent le jeu. Ils ne savent pas que c’est l’imposture. On dirait un vrai enterrement. On y croirait, à son dernier voyage.

On scelle. On fuit. On va dans une salle, on boit. Les rires reviennent. La vie reprend. Les cravates tombent, les chemises s’entrouvent.

Je bois un double café. Vraissemblablement, ça l’aurait fait marrer d’être enterré au mauvais endroit.

Le temps qui passe.

In Darianism on septembre 8, 2008 at 10:23

Le temps qui passe m’a permis de me rendre compte de pas mal de choses, choses de la vie que je n’avais pas ou mal saisies, enfant.

  • Mes parents vont mourir.
  • Mon chien va mourir.
  • Jérémy va mourir.
  • Je ne sais pas écrire.
Je suis rentré en province, comme j’ai le droit de dire, maintenant que je suis … enfin bref. Train TEOZ. J’ai le souvenir de ces trains encore neufs. Le tissu aurait besoin d’être refaits. Je pourrais m’en occuper, moyennant finance. Oh, je ne dis pas que je saurais le faire, ou même que j’en aurais l’envie, le temps (placer ici un mot que je ne comprends pas ferait décidément trop Beckett. On confond bien le skaï avec quoi déjà).
Bref, un enterrement, en province. L’occasion de mettre mon costume, acheté 200 euros, il y a juste une semaine. Les choses sont vraiment bien faites, car le costume, en plus d’être chic, est noir. C’est le dressing code, j’ai cru comprendre.

Shampoing aux oeufs.

In Uncategorized on septembre 8, 2008 at 10:24

On fabrique bien des shampoings aux oeufs. L’idée m’a traversé l’esprit, fait-on du gel douche au lard ? Autre chose, mais décidément liée aux tensio-actifs qu’on dirait comestibles, si je mets un peu de mon shampoing premier prix au fond d’une poelle, est-ce que mon petit déjeuner devient anglais ?

Malone meurt. C’est le deuxième tome de la “trilogie” romanesque de Beckett. J’a rencontré Beckett dans ” ineffant”. Un mot que je ne connais pas, qui n’est dans aucun dictionnaire, et qui ne possède q’une seule référence dans google : l’extrait de Malone meurt qui le contient.

J’ai donc trouvé un mot qui n’existe pas dans Beckett. Je refuse d’entendre les voix qui diront “Oh, mais des néologismes, il y en a à la pelle”. Je sais, je ne sais pas, je m’en moque, les néologismes ont beau se ramasser à la pelle, je choisis cet “ineffant” comme lien particulier avec l’auteur mort. F. A. disait qu’elle avait rencontré M. Duras dans les virgules. J’ai rencontré Beckett dans son sommeil ineffant.

J’essayai par la suite, pendant un certain temps, de me dégoter une âme soeur parmi les races inférieures, rouges, jaunes, chocolat, etc. Et si les pestiférés avaient été d’un accès moins malaisé je me serais faufilé parmi eux, roulant les yeux, réprimant des gestes, ébauchant des rictus, ineffant et conatant, le coeur battant.

Samuel Beckett, in Malone meurt.

Je crois que Beckett est un des auteurs, avec quelques-uns de sa génération (Artaud, Duras), qui réussit à approcher, à force de mots, au bord des limites du dicible. Après, ce n’est plus de la littérature.La suite se trouve chez les  Bram Van Velde, pour lesquels Beckett avait une grande admiration.

 

Peut-être, â, l’adverbe, peut-être, après ça, pour en finir encore, les mots se délient, s’enlisent en tâches boueuses, des limbes verbales. Combien des personnages de Beckett sont des handicapés, des manchots, des cul-de-jattes, des gens enfermés dans des poubelles, pris dans la boue, alités à jamais ? Je pense même au caillou dans la godasse d’Estragon. Quand tout finit, il reste une zone de liberté, un battement suffisant, un sac à main, un baton, une bicyclette, un Godot providentiel, qui fait qu’on vit et qu’on finit pas, et qu’on écrit qu’on n’en finit pas.

Plus possible qu’à l’état de chimère. Plus tenable. Elle et le reste. Plus qu’à fermer l’oeil une fois pour toutes et la voir. Elle et le reste. Le fermer tout de bon et la voir à mort. Sans éclipses. Au cabanon. Par la caillase. Dans les champs. Dans la brume. Devant la tombe. Et retour. Et le reste. Une fois pour toutes. Tout. A mort. En être délivré. Passer à la suite. A la chimère suivante. Ce sale oeil de chair le fermer tout de bon. Qu’est-ce qui empêche ? Attention.

S. Beckett, in Mal vu mal dit.

La Chambre Verte, Truffaut.

In Uncategorized on septembre 3, 2008 at 4:43

Sixième, en comptant Farenheit 451, que j’avais offert à Cristof.

Je ne peux pas écrire sur la Chambre Verte. Je n’ai écrit que sur la Chambre Verte.

Je crois que la mort, quand elle entre dans nos vies, marque les plus faibles d’une cicatrice, au fer blanc. Faire semblant après que tout aille bien, jusqu’à la fin, jusqu’à sa mort. Les hypocrites et les vivants sont les mêmes personnes.

Je suis de ceux-là. J’ai toujours pensé à la mort, et depuis que le garçon que je n’ai ni vu, ni connu, dont je ne connais pas même le nom, est mort, c’était pire.

Il y a des films qu’on ne peut faire qu’en ayant goûté à la mort. Qu’en ayant goûté au vide des boîtes aux lettres, au silence du téléphone, au siège de cinéma relevé à côté du sien.

Oh, je ne ne veux pas que tu meures.

La chambre est verte, le titre le dit. Le vert n’est-il pas la couleur de l’espoir ?

Combien de films ont dans le titre une chambre ?

Il arrive un âge où l’on connaît plus de morts que de vivants.

Je ne peux pas écrire sur la Chambre Verte. Je ne fais qu’écrire sur le Chambre Verte.

Pink Martini – La Soledad

Annie Leibovitz, à la MEP.

In Culturization, Uncategorized on juillet 31, 2008 at 12:49

Le portrait est dans la photographie la forme d’art la plus mélancolique qui soit. Tous ces gens sont morts.

Je pensais à ça devant cette expo de quelques clichés d’Annie Leibovitz, à la Maison Européenne de la Photographie. Sans doute touché parce que sa compagne est morte d’un cancer, un truc horrible qui a dégénéré en leucémie. Une greffe de moelle qui échoua, en épilogue.

Nous l’avons enterrée à Paris, et à mon retour à New York, j’ai pris des photos de son appartement sous la neige depuis les fenêtres du mien, à London Terrace. J’étais tellement habituée à voir une lumière à sa fenêtre.
Quelques semaines plus tard, j’ai photographié la mort de son père. Il avait choisi de mourir d’une autre manière. Il n’est pas allé à l’hôpital. Il est décédé chez lui, dans son sommeil, tôt le matin, dans les bras de ma mère.

Je vois ce vélo, posé à terre, comme jeté. C’est un vélo. Quand on lit le petit panneau à côté, on apprend que c’est le vélo de l’enfant qui vient de se prendre un tir d’obus, que l’enfant a été secouru par la photographe, qui l’a vu mourir dans le taxi. On ne meurt qu’une fois, et c’est le cliché d’une vie.

Une jeune femme, chevelure blonde, à côté, dit simplement à son amie :

En fait, c’est ça qui m’attire, quand je vois des photos… Je me dis, elle parle vachement, cette photo.

Partout, des mots de Annie, sur sa compagne, sur la fuite lente de son corps. Des clichés sont là, tristes témoins. Mélancoliques. Eux n’ont pas besoin de petits panneaux explicatifs.

Je suis très dubitatif quant à la capacité de la photographie d’attraper le réel. Sinon la mort, quoi d’autre un morceau de pellicule pourrait-il fixer ?