Je me souviens bien de mon enfance.
Et puis je suis devenu enfant, plus tard. Vers 20 ans, j’étais enfant, je jouais à l’enfant, ce qui ne m’empêchait pas de rire comme tel. On montait dans les mauvais bus, et s’y endormir, te souviens-tu, de nos courses, à travers champs et béton, armé jusqu’aux dents des illusions.
Ce soir j’ai mal, car je ne joue plus à l’enfant. Je ne vois plus des fées d’enfants, je ne me réveille plus les matins ensoleillés. Peut-être est- ce l’hiver ? Raison de plus pour s’envoyer en l’air. Je pensais aux promenades dans les sous-bois. Je pensais au poussin géant, médiocre résidu d’une imagination altérée par l’âge et l’adolescence, mais qui nous avait amusé. Quelques jours, ou secondes.
Je pense que je suis en régression. J’avais 20 ans, et j’étais enfant, j’en ai 25, je deviens bébé. Une bulle de chewing gum, de bonbon, avec des entrées, des sorties, un algorithme de conservation de la masse, un autre de l’intelligence, un peu, du sommeil, du sperme, et puis une dépendance à la cigarette, qui m’assure celle au second principe de la thermodynamique. Assujetti à la vie, à l’accroissement de la richesse et à ma bite.
Souvent je réservais cette histoire aux amis. Les quelques-uns, sur les doigts d’une main. Un seul, un jour, m’a dit, je ne pourrais pas comprendre, mais je peux comprendre ta souffrance.
Je fais souvent semblant d’avoir mal. Pas consciemment. La mascarade se révèle en moi quand on m’entoure, quand on me réconforte. Je me dis que je suis un bel enculé.
Je crois que j’ai eu mal, ce jour-là. Oh, c’est bête, mais il n’y eut personne pour le voir. Première douleur volontaire, le jeûn, le poing dans la porte de l’armoire. J’allais écrire mur, mais non, tout raconter, ne rien cacher. Ca n’a plus d’importance. Tout cela ira au vide-ordure avec le reste.
Yanko, le mot est dit. J’en avais 20, lui 17, et déjà je me questionnais sur la pédophilie. Ou presque. Deux ans ans plus tard, il mourrait, un ami à lui me l’annonçait un mois après. C’était, c’est lui qui l’a dit, une volonté. J’aime pas la mort, j’aime pas les dernières volontés, c’est pour les zêlés. Et je sais que ce garçon, que j’ai nommé par un Y, n’est pas du genre dernière volonté. Tout au plus quelques murmures, chuchotements, pour une dernière cigarette. Un dernier joint. Faut pas déconner. Non ces dernières volontés, ça doit être une histoire, the show must go on. Qu’il ait laissé ses identifiants yahoo, qu’on eût pu me retrouver au hasard de pérégrinations dans les archives. Je le conçois. Mais pas de dernières volontés. Le spectacle, je préfère quand c’est moi qui en suis le responsable. Ce doit être une histoire honteuse de vanité, de la part de l’ami qui m’annonça la nouvelle.
Je ne me rappelle plus du nom de la jument. J’ai envie de pleurer. Il me disait la monter nu. Que c’était la sienne. En fait, non, c’était celle à l’autre qui dit sa mort. Tout cela était mensonge. N’empêche, j’ai oublié son nom. Je me dis que la jument, que l’on m’ait dit qu’elle était fausse, ça ne change rien. Tout a été faux, je ne saurais jamais si j’ai bien fait de pleurer, voire de consacrer le reste de ma vie au souvenir d’un garçon que je ne connais pas. Avec qui je n’aurais pas de souvenir. Je vais en inventer quelques-uns, je me disais, et plus tard, j’aurais oublié qu’ils sont inventés. Et je serais heureux parce que j’aurais le droit d’être triste.
Quand on commence à écrire sur les choses de la tristesse, de la perte, de la mort, de ces trucs qui font chialer dans les chaumières, je me dis qu’il est difficile d’éviter le pathétique. J’aime le pathos, par nature, les morts des animaux au cinéma m’ont toujours fait pleurer. Un jour j’ai même pleuré devant la – soit-disant – mort d’un robot. C’était les téléfilms débiles de la une, avec Anne et Foucault. Il y en avait un qui parlait d’une petite fille dont la mère mourrait. Elle la retrouvait sous la forme d’un mannequin de plastique, dans un centre commercial. Le mannequin s’éveillait. Et ça pleurait sous ma chaumière.
Pleurer, je l’ai fait pour de vrai deux fois. Il m’arrivera de pleurer, dans le futur, à cause de la mort. Pour le moment deux fois. La première était pour madame Roux, qui s’occupait de l’atelier dessin, le mercredi après-midi, à Saint L. des V. Je me souviens très bien son odeur, ses cheveux. Il fallait dessiner un chateau, j’avait dessiné un chateau fort en deux dimensions, vue du dessus. J’avais produit la représentation du chateau fort de façon très efficace, en quelques secondes. Madame Roux, bienveillante, tourna la feuille et esquissa en des traits plus fins une façade classique, avec des tours rondes. Je n’avais pas compris la nécessité du beau en dessin. La bienveillance de Mme Roux ne l’empêcha pas de mourir d’un cancer l’année suivante. Ma mère me dit “Tu sais, madame Roux, et bien, elle est morte”. Moi, je devais jouer à la console. Je ne sais plus. J’ai rien dit. Je m’en foutais. Je me souvenais d’elle avec un bonnet comme les juifs, mais qui descend sur les oreilles. Et j’avais déjà fait le lien entre le cancer et ce truc. Deux jours après, ou bien était-ce plus tard, quelques années. Je m’asseyais sur le lit, et pleurai. Je ne la reverrai plus jamais. On peut découvrir le beau dans l’art avant les larmes dans la mort. Je l’ai fait.