Cette image, un paradoxe en pellicule, une élucubration journalistique.
Une image, dans l’image, celle de la télévision, diffusée sur grand écran, la même image qui subjugue le téléspectateur unique, la ménagère de moins de 50 ans, celle de deuxième partie de soirée.
20 minutes de bonheur est un documentaire, sans commentaires, consacré à la production de l’émission Y’a que la vérité qui compte, diffusée sur TF1 jusqu’en novembre 2006. Ce film est diffusée à l’Espace Saint Michel. C’est donc joué d’avance, le film ne trouvera jamais son public, sinon les quelques parisiens qui semblaient découvrir l’émission de Bataille et Fontaine avec ce reportage. Ils disent ne pas avoir de télé.
Ce film est un document, déjà historique, sur une émission mangée et digérée par une audience faiblissante, et par des polémiques à répétition : une journaliste de Télérama qui se fait passer pour candidate, ou cette femme agressée par son ex-conjoint quelques jours après la diffusion de l’émission.
20 minutes de bonheur est loin de ce bazar. Ce film n’amène et n’amènera plus de polémique. On peut le regarder sereinement, puis en discuter. Même si, de la bouche des réalisateurs (qui semblaient un peu fatigués), on sait qu’il y avait d’autres films à faire, certains plus durs encore, plus spectaculaires. Ils ne les ont pas fait. 175 h de rushes.
Ce document est un petit bijou. Une caméra est posée sur l’épaule accueillante des acteurs de la télé-VRP (celle qui vend du temps de cerveau disponible pendant ses coupures pub), et sans un commentaire, le spectateur devient voyeur de la réalité quotidienne d’une émission diffusée par TF1. On touche aux limites incompressibles du travail de journalisme, comme ces personnages qui, parce qu’il y a une caméra, se mettent en scène. Je pense par exemple à Bataille qui fait un debriefing musclé et en caleçon, ou encore le rédacteur en chef Serge Richet qui prépare un gâteau d’anniversaire improvisé pour l’un des témoins.
Ses limites, aussi, dans le fait que le seul protagoniste invisible, c’est TF1, qui achète les programmes produits par Bataille et Fontaine. Comme un oeil invisible, on sent leur regard par l’intermédiaire des courbes médiamétrie, épée de Damoclès contractuelle qui les fait vaciller.
Film qui réhabilite dans mon esprit Bataille et Fontaine, que d’autres ont traînés dans la boue suite à des propos qu’on disait homophobes, quand ce ne sont que des vendeurs d’aspirateurs qui tentent de refiler chaque semaine un modèle identique à une ménagère sur-équipée. Ils ne sont que des pièces d’un système, tous aussi responsables de la merde qu’ils produisent que leur si jolies assistantes qui répondent au téléphone, que Sam, le garçon bonard hôte d’accueil, au sourire angélique, ou que Richet, rédacteur en chef et philosophe de comptoir. Tous coupables, et irresponsables. S’ils ont “interdit” le reportage à sa sortie, c’est parce qu’ils étaient sur le trottoir, à chercher du travail. Saluons tout de même leur autorisation à tout filmer, en amont du “Le rideau, le rideau”, même si cette démarche cachait un calcul : ils étaient alors accusés par leurs détracteurs d’être responsables de l’agression évoquée ci-dessus, un tel reportage eût pu les blanchir. Les réalisateurs ont saisi cette chance. Le film est sorti au mauvais moment.
Aucune télévision, même après le procès perdu par Bataille et Fontaine, n’a acheté ce document.
Reste une interrogation : est-ce que c’est grave ? Est-ce que vendre de cette télévision prive certains d’une quelconque liberté, est-ce que d’autres souffriront ? Je ne sais plus. Je me dis que derrière Bataille et Fontaine, se cache toute l’armée de petits soldats capitalistes, là pour amasser à flux constant de l’argent et permettre, finalement, à l’occident de garder son rythme de vie, au monstre se nourrir et ne pas en finir.


